À Y REGARDER DE PLUS PRÈS
Porcelaine, politique et poésie dans une alliance artistique : KPM+ Rona Kobel réinterprète une icône du Bauhaus et démontre que la beauté des formes peut aussi devenir un manifeste d'une perfection absolue.
Vases « Freedoom » aux couleurs bonbon
Rona Kobel est une artiste plasticienne qui vit et travaille à Berlin. Elle enseigne à l'Université des Arts.
Rona, comment t'es-tu rapprochée de la KPM Berlin ?
J'étais étudiante en master à l'Université des Arts et j'ai commencé à travailler la porcelaine au cours de ma dernière année d'études. Le problème, c'est que l'UdK ne dispose pas de ses propres fours à porcelaine ; j'ai donc eu l'idée de demander simplement aux voisins, car la KPM se trouve tout près. C'était il y a près de dix ans.
Tu veux dire que tu as simplement transporté tes travaux de l'université à pied ?
Exactement, c'était assez risqué, surtout sur les passages cahoteux. De temps en temps, il arrivait qu'un petit bras ou quelque chose du genre se casse.
Qu'est-ce qui t'attire tant dans la porcelaine ? D'où te vient cet enthousiasme ?
La porcelaine est un matériau noble. Mais le fait d’utiliser un tel matériau pour aborder des thèmes dérangeants suscite une certaine perplexité. Enfermer des moments et des récits d’horreur dans quelque chose d’aussi beau, d’aussi précieux, attire l’attention sur des sujets importants. À cela s’ajoute la tridimensionnalité, qui oblige davantage le spectateur à se confronter à l’objet et, par là même, au thème abordé. D’autant plus que nous sommes tous complètement submergés par les médias. La porcelaine nous permet de porter à nouveau notre regard sur ces sujets plus facilement.
Tu as donc découvert le vase HALLE, pourquoi avoir choisi ce modèle ?
C’est en 2019, à l’occasion du centenaire du Bauhaus, que j’ai découvert ce vase et sa créatrice, Marguerite Friedlaender. D’une part, parce que sa forme est magnifique et intemporelle, et d’autre part, parce que son histoire est incroyablement intéressante. Friedlaender a dû émigrer aux États-Unis alors que le nazisme commençait à prendre de l’ampleur, et son nom a été retiré des fiches de production du vase ; le produit a donc été commercialisé sans nom dans un premier temps, et sa créatrice a été effacée de l’histoire. J’ai ensuite épluché d’anciennes lettres et documents d’archives, à la recherche de sa signature accompagnée de son nom complet, ce qui s’est avéré très difficile ; je l’ai finalement Halle dans les archives du château de Giebichenstein à Halle .
Pour la collection de vases « Lüsterfarben », Kobel peint chaque goutte à la main, de manière unique ; chaque objet présente donc un dégradé différent et est une pièce unique.
Sous le régime nazi, la signature de la créatrice de vases Marguerite Friedlaender a été rayée des fiches de production. L'artiste Rona Kobel a ajouté des points sous la signature, un ancien signe de correction, afin de redonner toute sa validité à ce qui avait été barré.
Tu as désormais plongé les vases HALLE dans des couleurs vives et fait naître des reliefs de mots sur leur corps. Comment s'est déroulé le processus de création ?
L'idée du relief m'est venue en premier ; j'ai ensuite emprunté des modèles de vases à l'atelier et j'ai fait plusieurs essais. Une fois les ébauches suffisamment abouties, j'ai commencé à faire de nombreux essais en matière de peinture. Les petits vases « Freedoom » sont plus gais et ludiques grâce à leurs couleurs pastel et à leur grand nœud, tandis que les modèles « CouRAGE », plus grands, sont plus élégants et plus sobres. Le relief projette de jolies ombres qui sont mises en valeur par la glaçure biscuit et la peinture lustrée.
Tu viens de citer ces noms : que signifient « Freedoom » et « CouRAGE » ? Que représentent pour toi la liberté et le courage ?
Tout d’abord, il existe bien sûr ici aussi un lien direct avec Marguerite Friedlaender, car le nazisme a mis un terme brutal à sa liberté et à celle du Bauhaus. Aujourd’hui, nous vivons dans une société libre et démocratique, avec tous les privilèges liés au libre épanouissement de la personnalité, à la liberté d’expression, etc. Mais malheureusement, nous avons souvent bien trop peu conscience de la valeur inestimable de ces libertés fondamentales, des combats acharnés qu’il a fallu mener pour les obtenir et de leur rareté à l’échelle mondiale. Malgré tout ce sérieux, l’humour et l’ironie jouent également un rôle important, et j’aime travailler avec ces contrastes. Ainsi, ce n’est qu’au deuxième coup d’œil que l’on découvre le double « o », le « -doom » dans le lettrage, et les vases colorés sourient malicieusement au spectateur tout en mettant en garde contre la fragilité de la liberté.
Et CouRAGE...
... symbolise la rage nécessaire pour oser le changement. Le mot « RAGE » est écrit en caractères plus épais et en relief plus prononcé afin de mettre particulièrement en valeur la deuxième partie du mot.
Ces vases oscillent entre le design et l'art ; selon toi, qu'est-ce qui réunit ces deux disciplines ?
L'art et le design sont tous deux des disciplines créatives ; ils apportent quelque chose de nouveau au monde et reflètent leur époque respective. Alors que le design obéit à un but ou à une utilité précise, l’art est libre – c’est le plus grand, et parfois aussi le plus difficile, privilège de mon métier d’artiste. Lorsque l’art et le design entrent en symbiose, ils peuvent s’ouvrir mutuellement de nouveaux horizons – c’est ainsi que j’ai perçu mon travail avec les magnifiques vases intemporels de Marguerite Friedlaender.
Variante au biscuit devant Rosa
Le vase bleu « Freedoom » aux yeux larmoyants
Variante de biscuit « Courage » devant « Blau »